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Sur le front des luttes contre les CRA : Interview de Pierre, militant de la Fédération anarchiste

Ce supplément au Monde Libertaire consacré à la question de l’immigration et des centres de rétention administrative (CRA) s’inscrit dans le cadre d’une journée d’action de l’Internationale des Fédérations Anarchistes (IFA) sur ce thème. Durant le mois de novembre des initiatives et des actions auront lieu au Royaume-Uni, en Italie, en France, en Espagne... afin d’affirmer encore et toujours notre opposition à tout enfermement, notamment celui qui consiste à priver de liberté une personne pour le seul fait d’avoir quitté son pays espérant des jours meilleurs dans nos "démocraties". Mais l’Europe et la France sont bien loin d’être des terres d’accueil, munies de leur "centres d’expulsion" (Royaume -Uni), "centres de rétention administrative" (CRA - France) ou "centres d’identification et d’expulsion" (CIE – Italie)... dont le but est bel et bien d’expulser à tout va, de faire du "chiffre", de gérer des mouvements de population. Mieux vaut parler de nombres que de personnes quand l’objectif est de gérer, de réprimer, de se débarasser d’indésirables, sans se préoccuper de leur conditions de vie ici, ni de leur devenir ailleurs ! Voici donc quelques pages pour parler de la réalité des centres de rétention, pour aborder les difficultés et les objectifs des luttes contre ceux-ci, pour apporter un regard international sur un problème mondial : la criminalisation de l’immigration. Ni Etat ni frontière ! Liberté de circulation et d’installation pour tous et toutes ! Secrétariat Relations Internationales – Fédération Anarchiste

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ML :Tu as été pas mal impliqué dans les luttes de sanspapiers depuis quelques années. Ces luttes ont beaucoup eu lieu autour des centres de rétention administrative (CRA) de la région parisienne. Peux-tu nous expliquer ce qu’il s’est passé ?
Pierre : En fait, tout est parti de l’intérieur des CRA. Depuis longtemps, une volonté existait de reprendre les luttes autour des CRA ; quelques initiatives avaient lieu sporadiquement : un feu d’artifice le 31 janvier 2006, deux ou trois rassemblements... mais rien de bien sérieux. Et puis en 2006, en décembre, on apprend qu’un mouvement de protestation a démarré au CRA de Mesnil Amelot (à côté de l’aéroport de Roissy).
Grève de la faim, refus de comptage, refus de réintégrer les chambres. La réponse de la direction a été rapide : repression et transfert des « meneurs » au CRA de Vincennes. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que le mouvement allait s’étendre à Vincennes et que là, il ne s’arrêterait plus. Une des premières missions de ce qui allait devenir le collectif contre la rétention, a été de récupérer les infos de l’intérieur du centre et de les transmettre. Des camarades appelaient quotidiennement le centre, on y faisait des visites régulières ...
C’est comme ça que ça a commencé.
ML : Toi et d’autres personnes de la FA avez côtoyé, dans cette lutte, à la fois les sans-papiers et d’autres forces politiques. Quelles ont été les relations avec les uns et les autres ?
P. : Au cours de ce mouvement, le collectif à l’origine de la lutte à l’extérieur, c’est l’ancien réseau contre les rafles (il existe encore un peu d’ailleurs). Ce réseau là regroupait des gens de collectifs de sans papiers, des anciens du CAE, des gens du RESF, moi ... on se connaissait tous, donc les contacts se passaient et se passent toujours bien. On se connaissait déja depuis pas mal de temps et puis on avait l’habitude de travailler ensemble. Avec les organisations plus officielles genre l’UCIJ on n’avait que des contacts assez froids, pour eux on était des « totos » (des autonomes, ndlr).
ML : Est-ce que ce genre de lutte a créé des liens particuliers ?
P. : Oui, mais comme toutes les luttes non ?
ML : Les luttes autour des centres de rétention, en cherchant par exemple à montrer aux enfermés la solidarité des gens de l’extérieur, est de plus en plus difficile. Peux tu nous en parler ?
P. : Prenons un exemple concret, avec le CRA de Vincennes : c’était facile. Les manifestations ramenaient du monde (jusqu’à trois mille personnes) les médias en parlaient, et la police maîtrisait très mal le terrain. On pouvait donc assez facilement contourner le dispositif policier pour faire des parloirs sauvages, parce que l’idée c’était quand même ça. On savait que les parloirs sauvages, ça motivait les camarades qui, eux, menaient une lutte beaucoup plus dure à l’ intérieur du centre, puisque la répression policière était très violente. Mais au fur et à mesure, on était de moins en moins nombreux, et la police commençait à bien connaître l’endroit. On n’arrivait plus à les contourner et à prendre contact avec les retenus.
Alors on a essayé de se diversifier : on a organisé un grand concert avec Keny Arkana et Kalash devant le CRA, on a perturbé la soirée électorale de la mairie du 12ème (le CRA dépend de cette mairie), mais ça n’a pas très bien marché.
Jusqu’à ce que le CRA de Vincennes ne brûle. Et ça, je me souviens : personne n’y croyait. On était médusé. On a fait encore une belle manif le jour de la réouverture du centre (on a bloqué l’autoroute en contrebas !) et puis après c’était fini : il n’y avait plus personne et on ne pouvait plus s’approcher du centre (la dernière fois, il y avait même un hélicoptère !). Le truc, c’est qu’on s’est « enfermé » sur Vincennes et qu’on n’a jamais pu en sortir. Du coup, quand on s’est rendu compte que ca ne marchait plus, on n’a plus su quoi faire.
ML : La lutte des sans-papiers est difficile, de longue haleine, et épuisante. Bien souvent, cela devient de l’assistance juridique pour aider les sans-papiers auprès des préfectures. Comment les anarchistes se positionnent par rapport à ça ?
P. : Faire du soutien juridique, moi, je suis contre à l’heure actuelle ; on n’est pas nombreux et les collectifs de sans papiers le font très bien eux-mêmes. Qui plus est, il y a des associations de spécialistes. Nous, notre travail doit être politique : nous devons soutenir les luttes politiques. Manifs, actions, grèves de sans papiers, et relayer les informations grâce à nos médias (ce que nous avons surtout très bien fait jusqu’à maintenant à Radio Libertaire). S’impliquer en tant qu’organisation dans les luttes et les collectifs, et y diffuser nos pratiques. Nous devons aussi chercher de nouveaux axes de luttes parce qu’actuellement, c’est l’impasse.
ML : Avec tes camarades, tu soutiens les sans-papiers pour qu’il puissent vivre en paix ici, sans être traqués, précarisés, arrêtés. Cela passe par leur régularisation, donc l’obtention de papiers. Comment vis-tu cela alors que les anarchistes sont, par principe, opposés à tout papier, à toute frontière ? Est-ce une concession à du réformisme ?
P. : Si tu soutiens des ouvriers en grève pour un meilleur salaire, c’est du réformisme. Si tu luttes contre la construction d’une prison aussi. Si tu demandes le retrait d’un projet comme le CPE, pareil. Toutes les luttes sont finalement réformistes : la question c’est de savoir quels discours et pratiques révolutionnaires tu y places et comment tu les diffuses. La « pureté idéologique » n’est souvent qu’un prétexte à l’inaction.
ML : Gauche, droite, les expulsions continuent, d’un régime à l’autre. Comment vois-tu l’avenir de ces luttes ? Devons-nous gardez le pessimisme pour des jours meilleurs ?
P. : Quoiqu’il en soit, nous devons rester présents sur ces pratiques de luttes. Après, je pense aussi que nous devons chercher de nouveaux axes et de nouvelles pratiques pour mieux les développer, et un jour peut-être renverser la vapeur ...